Un siège à histoires
Chez Tati et dans son cinéma à histoires, on
trouve un plan et une multitude de micro-événements distincts, à nous de trouver le lien s'il existe. Dans Playtime par exemple, je retiens ce plan admirable et inattendu, plein d'un
émerveillement enfantin, c'est un monde qui se transforme en un coup de jeton dans l'horodateur. Voilà tout à coup le balais des véhicules qui reprend sa tournée autour du rond-point, une femme
passagère d'une moto se dresse et se relâche comme si elle montait un cheval... du manège forain. La musique accompagne.
Mon siège est un peu comme ça, des petites choses
se passent, les unes à côté des autres, un brouhaha. Et subitement, tout fonctionne de concert, tout devient indispensable à la marche des clowns et des enfants qui s'ignorent. Un piètement
flageolant, une assise aérée et visqueuse et des accotoirs absurdes par leur ergonomie, tout ceci répond à un choix, à un plan cohérent. Il n'y a pas de liens apparents ni d'ordonnance, la seule
cohérence narrative se révèle dans une vue en plan.
Un siège conceptuel? Sûrement pas...
Le qualificatif conceptuel a la fâcheuse tendance
à justifier tout et n'importe quoi. Or mon siège n'est pas conceptuel comme on me l'a fait remarquer une fois, il est dramatique et scénographique. C'est un siège théâtral issu de la comédie mais
qui pourrait atterrir dans la tragédie. Le personnage principal serait un tyran ou quelqu'un qui voudrait l'être mais qui n'en a pas la carrure, un Monsieur Jourdain de la dictature. Plus grave
encore, il serait celui qui arbitre, non pas dans la conformité des lois mais selon sa propre volonté, selon des aspirations arbitraires. Il pourrait être aussi un daltonien qui s'ignore et qui,
surtout, serait sûr de la couleur qu'il perçoit. Ce siège illustre les failles de l'intransigeance... ou les excès de bonté.
par Emmanuel de Vachon
publié dans :
Tati
0
recommander