
Les Vacances de Monsieur Hulot, 1953, de Jacques Tati
© Les Filmes
de Mon Oncle.
OBSERVATION OU LA
DECISION DE REGARDER LE DERISOIRE ET LE DESORDRE
"La vie, c'est très drôle, si on prend le temps de regarder" Jacques
Tati.
Jacques Tati (1907-1982) a du papier millimétré
dans les yeux et dans les oreilles. Jacques est tellement grand (déjà 1,90m à seize ans) qu'il est comme un sémaphore, il donne et reçoit des signaux. Jacques est petit-fils d'encadreur et hérite
du souci perfectionniste du cadrage. Jacques aime les bruits, les sons, et plus ils sont anodins, plus on dit qu'ils sont rien, plus il leur trouve de la poésie. Jacques est un implacable joueur
de rugby, mais il attache surtout l'importance au jeu de jambes.
Jacques se fait alors clown de vestiaire, puis
comédien, acteur et cinéaste. Son film à lui, c'est de faire des infimes et dérisoires attitudes du quotidien des événements de premier ordre.
Nicolas Ribowsky, réalisateur, a travaillé avec
Tati et décrit ainsi son travail:
"D'abord, il délimite l'espace de jeu en largeur et en profondeur et met en place les acteurs et les figurants. En premier ceux du fond,
les personnages les plus éloignés avec des indications simples, de comportements, de gestes justes mais pas d'explications psychologiques.
Une fois l'arrière plan mis en place, il se rapproche de la caméra par tranche. Le cadre se remplit peu à peu, s'anime et
devient tout à coup une véritable chorégraphie, quelque chose de parfait. Car chaque plan était pour lui comme un
tableau."
Son travail, "c'est chercher dans un monde
saturé de gens et de signes les rencontres entre les objets, les projets et les personnages qui donnent un sens comique mais humaniste à cette agitation."
Jacques Tati et son "cinéma de forme" s'attache au
geste et non à la psychologie. Pourrait-on dire cependant qu'il s'attache à la profondeur du geste, à la vérité de l'apparence? Ce doit être ça le burlesque: rire de notre vérité par nos grimaces
involontaires. D'un personnage apparemment "droit", sérieux, anonyme, il en fait un clown, "chacun de nous est un clown qui s'ignore" nous dit-il. Mais lui ne l'ignore pas... Le personnage
"ordonné et sans histoire" tombé sous son regard ne réchappe pas à une analyse et une observation extrêmement poussée. A tel point que Tati finit toujours pour notre plaisir à lui trouver du
désordre. Le but de Tati, c'est finalement d'y mettre de la poésie, et celle-ci consiste à ordonner le désordre. Jacques Tati revendique ce choix de prendre la défense du gentil et de
l'insignifiant, du petit rien qui ne compte pas, du doucement risible. Ordre apparent du personnage, désordre dérisoire poussé à l'événement, ordre nouveau dans ce désordre à travers le travail
de cinéaste de Tati d'une précision inflexible. Quand Jacques décide de regarder, il trouve de la douceur dans l'amertume, une larme dans la sécheresse, de la musique dans une chambre à air qui
se dégonfle... Le pouvoir de l'observation...
Le critique André Bazin avait qualifié les
bandes-son des films de Tati de "magma sonore", mais justement, il n'existe pratiquement que des éléments sonores distincts. Simplement, Tati détruit cette netteté par superposition de sons bien
précis et millimétrés, il "détruit la netteté par la netteté." François Tétard, dans son émission Les greniers de la mémoire sur France Musique disait à propos de la bande-son de
Jour de fête:
"« François à vélo » ou « péripéties en cascade » sur une musique de Jean Yatove est un bric à brac sonore concocté
par Jacques Tati; musique et bruits où un apparent désordre cache en vérité une stricte et précise ordonnance narrative. Travail d’orfèvre en quelques sorte, supervisé avec une infinie exigence
par le cinéaste."
Où est le chaos? On peut le voir à plusieurs
niveaux.
D'abord dans le travail de cinéaste, de cadreur
qui définit justement son espace de jeu. Le chaos comme espace béant est-il ce cadrage dans lequel Tati va organiser ordre et désordre?
Aussi voit-on le chaos dans les films eux-mêmes,
dans les scènes les plus désespérées et hilarantes où le chaos est l'apogée du désordre. Quelle meilleure image qu'un feu d'artifice dans Les Vacances de Monsieur Hulot pour nous montrer
le chaos. La voilà la poésie! Un spectacle merveilleux là où un Monsieur Hulot est dépassé et pris de panique, à faire la danse du feu. Tellement chaotique que Jacques Tati se brûle réellement
une main dans cette scène... Le troisième niveau de lecture du chaos est justement ici, dans la confusion personne-personnage. Il semble que les plus grands cinéastes du burlesque ont joué le
rôle principal dans leurs films. Chaplin et Keaton en première ligne. Qui est Hulot, qui est Tati? Huti? Talot? On ne sait plus très bien. Qui est devant et qui est derrière la caméra? Tati
observateur et Hulot observé? Le chaos, c'est peut-être d'observer ceux qui nous observent, c'est-à-dire qu'il se met lui-même en danger, qu'il va lui-même au charbon pour mieux voir encore, de
plus près, pour enrichir sa palette. L'arroseur arrosé et l'observateur observé. Où est le regard? Dedans ou dehors? Faut-il voir et être vu ou voir sans être vu?